70éme degré Nord.

29 January 2018 23 h 20 min  /  Aventure

Un mois d’autonomie totale en Laponie par -30 degrés.

 

Lorsque l’on pense à la Laponie en hiver les premières images qui nous viennent en tête sont sans doute les aurores boréales imprimées sur toutes les cartes postales vendues dans les hôtels de luxe aux canapés en peau de rennes. Difficile d’imaginer la vie en dehors des pièces surchauffées des cabanes en bois et encore plus ardu de concevoir ce que pourrait être la vie à l’extérieur par -30°C et seulement 4 heures de lumière par jour. Ce n’est pas ce qui a stoppé une équipe de cinq amoureux d’aventure sauvage à la réalisation du projet fou de vivre un mois en autonomie dans la Taïga finlandaise. C’est équipé d’un appareil photo et de plusieurs batteries que je les ai accompagné dans leurs périples dont voici le récit.

Premier aperçu du Lac Kirakkajarvi

Quand j’ai pour la première fois parlé avec Tobias et Baptiste, les deux têtes pensantes du projet, ce qu’il en est principalement ressorti était une envie incontestable de vivre dans des grands espaces encore protégés de toutes traces humaines. Un besoin de reconnexion avec la nature à travers un mode de vie plus simple, plus authentique. D’après Tobias : “faire en sorte de se nourrir en dehors du circuit de consommation actuel, lâcher prise et apprendre à avoir confiance au lendemain de manière générale”. L’équipe est constituée de Tobias et Baptiste ainsi que de Rémi, Dinu et Jean-Michel, des habitués de la vie sauvage ayant soif d’apprendre à vivre dans de telles conditions. Le camp de base aura été choisi selon 3 critères bien définis : premièrement, le type de forêt a été d’une grande importance, ici des forêts mixtes de pins et de bouleaux pour la construction et pour le feu. La proximité du lac a été également d’une importance capitale en sachant que les 5 filets de pêche y serait placés et qu’il faudrait les remonter tous les jours. Le dernier critère fut la distance entre la civilisation et le camp, nous conduisant entre rivières et lacs gelés sur prés de 25 kms dans un lieu très difficile d’accès autrement qu’à pied.

Ce sera donc chargé de 45kgs de viande de renne, 10kgs de baies et 5 filets de pêche de trente mètres que nous prenons la route vers le lac Kirakkajarvi, à deux jours de marche du dernier village, au dessus du cercle polaire.

La marche et le camp.

Le thermomètre à l’extérieur de la pharmacie du village marque -11°C quand nous prenons la route. La neige gelée craque sous nos pieds et le plafond de nuage au dessus de nos têtes s’est refermé sur nous comme un couvercle hermétique. Le soleil passe à peine au dessus de l’horizon à cette époque de l’année nous offrant sa lumière pendant seulement 4 heures ce qui nous limite dans nos déplacements bien que nous puissions marcher de nuit à l’aide des lampes frontales. Nous passons deux jours à marcher dans 30 centimètres de neige fraiche à travers les paysages monochromes de la Taïga. De temps á autre un vent fort secoue la cime des arbres faisant ainsi tombé le manteau blanc accumulé pendant la nuit donnant l’illusion d’un jour neigeux. Nos sacs à dos sont lourds et les luges chargées de matériels ralentissent nos pas déjà fatigués. La premiére nuit se fera dehors à même la neige et le ciel étoilé. De fins flocons de neige flottent dans l’air créant une ambiance de film surréaliste, ici le temps n’existe plus et les pensées y flottent comme les flocons dans l’air.

Baptiste et Jean-Michel partent remonter les filets de peche.

Nous avons tous des sacs de couchage pour des conditions allant jusqu’à -20°C, nous dormons quand même habillés sur nos peaux de renne qui nous servent d’isolant. J’ai sur moi une paire de chaussette en Merino 600, un legging et un T-shirt thermique en Capiléne de chez Patagonia et deux pulls en laine d’alpaga achetés lors de mes nombreux voyages au nord de l’Argentine. C’est pour la plupart, et sans en avoir encore conscience, des vêtements que je garderai sur moi pendant tout le mois. Le soir venu nous remplissons nos gourdes d’eau chaude que nous mettons dans une chaussette pour les utiliser comme bouillote, un luxe dans un tel environnement. L’horloge interne ne s’habitue pas facilement à si peu de lumière de telle sorte que je ne sais pas s’il est 20h ou minuit.

« Le premier soir, nous avons bivouaqué sous les étoiles et également sous les fins flocons de neige tombant d’un ciel à -12°C. Sortir de la chaleur du duvet pour se confronter à la froideur extrême de l’extérieur me fait penser à tous ces enfants aillant poussé leurs premiers cris dans ces hôpitaux aux murs blanc stérilisés. C’est une grande victoire pour le nouveau né que d’abandonner la chaleur du ventre de la mère et ouvrir les yeux sur un monde froid. » Extrait de mon carnet de voyage

Le lac gelé et son paysage monochrome.

C’est au deuxième jour de marche que nous arrivons au camp de base. Devant nos yeux se dessine le lac Kirakkajarvi, une étendue plane et blanche délimitée par des forêts de pins aux nuances monochromes. Nous faisons les premières traces de pas sur le manteau neigeux, non pas sans honte de souiller l’œuvre inviolée du vent. Les luges nous suivent. Nous visitons les environs et choisissons l’emplacement pour le tipi que nous monterons le lendemain. Une nuit de plus exposé aux intempéries. Cette nuit-là, il ne neige pas, les étoiles nous protègent et nous chantent de belles berceuses.

Le lendemain, le travail commence, Jean-Michel et Tobias planchent sur la découpe de la bâche pour le tipi pendant que les autres coupent les 18 perches de 7 mètres qui serviront à la structure. Je m’emploie á coudre la bâche du tipi et me plante plusieurs fois l’aiguille dans le pouce. Le froid me vole mes sensations et la douleur est remplacée par une sensation d’engourdissement généralisé á tous les doigts. J’alterne entre la couture et l’exposition á la chaleur du feu faute de quoi j’ai peur de finir avec le pouce cousu á la bâche. Le soir même nous dormons à l’abri de la neige qui recommence à tomber et ne s’arrêtera pas jusqu’au lendemain. Le tipi n’est pas isolé, la température est la même qu’à l’extérieur, l’intérêt de celui-ci est de dormir à l’abri des intempéries et avoir un feu à l’intérieur. Les nuits pouvant descendre à -35°C, je me réveillerai souvent avec une couche de givre à l’extérieur du sac de couchage dût à la vapeur produite par ma respiration. La peau de renne, que j’ai posé sur un matelas tréssé de branche de boulot, fait un bon boulot et m’isole complètement du sol tout en restant respirant.

Le tipi sous le ciel étoilé de la Laponie.

La pêche.

La pêche étant notre premier apport de nourriture pendant l’aventure nous décidons d’installer les filets assez rapidement et c’est dès le troisiéme jour au camp que nous nous mettons au travail. Nous avons 5 filets de 30 mètres de long à installer sous une glace mesurant par endroit jusqu’à 40 centimètres. Chaque trou creusé dans le marbre glacé du lac et une dépense d’énergie considérable, il nous en faut une dizaine pour chaque filet et bien plus pour sonder le fond et trouver les endroits adéquats pour les poser. La technique est simple : une fois les 10 trous creusés, nous faisons passer une perche, à laquelle est fixée une corde, sous la glace de trou en trou pour arriver au dernier trou 30 mètres plus loin. Une fois que cela est fait nous accrochons le filet à l’extrémité de la corde pour le tirer sous la glace jusqu’au premier trou et ainsi le tendre sous la glace. C’est environ trois heures de travail pour la pose d’un seul filet. Le soir au bord du feu Tobias s’attèle à la fabrication d’un enrouleur pour que nous puissions sortir et rentrer le filet plus facilement.

Installation des filets de peche.

C’est à main nue que nous remontons les filets, les gants imperméables n’étant pas assez fins pour nous permettre de démêler le filet et les poissons qui sont dedans. Certains jours la température est si extrême que les mains gèlent et une douleur intense les envahis. Il faut tout de même continuer si nous voulons manger quelque chose le soir même. Brochets, perches, siikas, le poisson ne manque pas et c’est environ 90kg de poissons que nous sortons de l’eau en presque un mois. Des fois des brochets de plus de 10kg se sacrifient pour que nous puissions nous nourrir, la bataille pour le sortir de l’eau n’en reste pas moins physique. Les perches s’emmêlent tellement dans les filets qu’il faut près de 15 minutes pour les sortir.

Le froid nous mange les doigts alors que nous remontons le poisson.

Au bout de quelques jours de pêche, nous constatons l’efficacité de certains filets et à contrario, l’inefficacité d’autres que nous devons changer de place si nous voulons en tirer profit. Le filet de calibre 35mm et celui qui aura le meilleur rendement et nous nourrira durant tout le séjour avec une quinzaine de poissons tous les deux jours. Des trous importants dans les mailles nous font penser que des brochets de grandes tailles passent par là et cassent les fins fils en se débattant. Nous décidons donc de mettre celui de 55mm (mailles très grandes) juste à coté. Les jours suivant nous commençons à remonter les brochets qui étaient la cause des dégâts. Des brochets d’environ 10 à 12 kg pour un mètre de long que nous vidons avant qu’ils n’aient eu le temps de congeler. Nous les coupons à la scie à cadre, le froid ne permet pas de faire autrement, ils sont dur comme de la pierre, et nous les grillons au feu de bois le soir venu. Un vrai délice !

Un brochet juste sorti de l’eau.

 

« Cette nuit, j’ai froid malgré mes deux pulls, un legging thermique, deux paires de chaussettes et les deux sacs de couchage. Le froid pénètre les couches et vient effleurer ma peau en pleine nuit me tirant de mes rêves. Dehors les arbres claquent comme si un lutin s’amusait à frapper le tronc gelé au marteau. Le vent souffle et secoue la bâche du tipi comme s’il voulait que nous nous envolions avec lui. Au petit matin, le vent a tellement soufflé que nous retrouvons nos sacs de couchage recouvert de gel s’étant formé à l’intérieur de l’habitation. Dehors le lac est lisse et nos traces ont disparues. » Extrait de mon carnet de voyage

La vie au camp.

Les jours passent, la vie au camp s’organise. Tous les jours nous devons chercher du bois pour alimenter le feu et remonter les filets de pêche pour notre insatiable faim. À l’intérieur du tipi les espaces aussi prennent forme et le confort, bien qu’encore sommaire, augmente un petit peu tous les jours. Nous fabriquons des matelas avec des branches de boulot, nous mettons en place des étendoirs pour faire sécher nos vêtements et nos sacs de couchage. Le thé de chagga, ce champignon poussant sur les boulots au dessus du cercle polaire, chauffe toute la journée et je suis heureux d’en boire entre deux activités à l’extérieur. Le soir venu, je m’assois sur ma peau de renne et bouquine « l’ile » d’Aldous Huxley. L’histoire d’une ile où les gens sont connectés avec leur environnement naturel et où tout est fait pour que les habitants soient conscients, en paix avec eux même et le reste de la population. Utopie ? C’est au bord du feu que je réalise que je suis aussi entrain d’en vivre une.

Les nuits sont froides et il n’est pas rare d’être réveillé par le froid qui glace mon visage au point de ne plus sentir mon nez, le sommeil est léger et entrecoupé. Le soir au chaud dans mon sac de couchage, j’entends les arbres claquer comme si le froid les faisait imploser. Au petit matin, les gourdes sont gelées et la seule idée de sortir du sac de couchage demande une énergie hors du commun. Ici rien n’est sans effort, et je réalise à chaque instant le confort que nos villes nous offrent. Vous voulez de l’eau ? Il faut aller faire un trou dans la glace et la prendre. Vous voulez avoir chaud ? Il faut couper du bois et faire du feu. Vous avez faim ? Allez donc remonter les filets par -30°C.

Dinu et Remi coupent du bois pour alimenter le feu.

Le froid est constant, au bout d’une semaine nos corps se sont habitués et nous nous surprenons à dire : « Ah qu’il fait bon aujourd’hui, je revis ! » alors qu’il fait -5°C. Mes sens s’aiguisent et je suis capable au bout de 2 semaines de dire quelle température il fait d’après de petits détails. À 0°C, l’eau ne gèle pas et jusqu’à -5°C, les oiseaux viennent manger les abats de poissons laissés sur la neige. Entre -10°C et -15°C, l’air gèle mes narines, la neige est dure. Au delà de -20°C, mes extrémités se refroidissent extrêmement vite malgré les quatre couches les enveloppant. Par -30°C, l’eau gèle instantanément sur nos vêtements ressemblant à des gouttes de bougie et la vapeur que j’expire vient geler ma barbe et mes cils.

« Il est 22h00. Je lis « Ile » de Aldous Huxley, une Ile où les habitants vivent dans le plus juste, le plus sage, le plus pacifique environnement qui soit. Une île où les enfants sont accompagnés selon des critères de personnalité et d’intelligence émotionelle et non pas selon un système établie de la même manière pour tout le monde. Un endroit où la politique se focalise sur le bonheur de ses habitants et non sur la croissance d’un système destructeur. Utopie? J’ai l’impression d’en vivre une en ce moment précis, alors qu’une aurore boréales balaye le ciel au dessus de ma tête. Il fait -15°C et je suis au chaud dans mon imaginaire. » Extrait de mon carnet de voyage

La nourriture, exclusivement de la viande de rennes et du poisson est bonne mais pas en quantité suffisante pour remplacer les calories dépensées dans la journée. C’est donc très rapidement que je commence à ressentir les premiers signes de fatigue physique au moindre effort, comme la tachycardie. Fatigue ou non, tous les jours nous devons remonter les filets de pêche et couper du bois. Ici il n’y a pas de place pour la fainéantise, le confort a son prix qu’il faut payer comptant. Les deux premières semaines sont particulièrement difficiles par l’intensité du travail à fournir pour s’installer convenablement. Et c’est au court de la troisième semaine que toute l’équipe commence enfin à ressentir les bénéfices du labeur fourni. Les filets sont installés et ont un bon rendement, environ 15 poissons par jours, le bois mort est coupé d’avance et nous nous sentons enfin chez nous. Les nuits sont longues et nous passons environ 11 heures à dormir. Nous récupérons peu à peu. Le soir au bord du feu nous fabriquons des cuillères en bois ou des bols en loupe de boulot, l’énergie n’est plus focalisée sur la survie et nous avons le temps de profiter et de nous laisser emporter par nos pensées.

Tous les jours il faut perçer la glace aux deux extrémités des filets de péche pour pouvoir les remonter.

Une approche

« C’est par moment, au milieu du lac gelé, face à cet étendu monochrome, face à cette inaltérable beauté de la nature en hibernation, que me revenait cette question « suis-je libre? ». Par moment la réponse était inévitablement « Non ».
J’aime à penser que je le suis de part mes décisions, de part mes choix de vies, de part ma philosophie. Mais s’il y a bien quelque chose que j’ai appris dans mes derniers voyages c’est que les kilomètres importent peu. Ce qui importe vraiment c’est le travail interne que je m’efforce de faire sur le chemin.
Peu importe l’endroit, peu importe le moment, la liberté fait déjà partie de moi. Le travail consiste à me libérer de ce qui ne me laisse pas prendre mon envol. Je suis convaincu que le travail passe par la présence. La présence qui signifie l’effondrement de mes addictions mondaines, de mes peurs et la souffrance accumulée pendant toutes ces années à penser que la liberté viendrait de dehors. » Extrait de mon carnet de voyage

Dernieres lueurs sur le lac.